Mon été 1953 à Marine Industries

Ce témoignage de M. André Jalbert fut publié pour la première fois dans l’édition 40.1-2 du Saurelois à l’été 2013. C’est dans le but de faire revivre ses publications passées que cet article de blogue se penche sur son expérience à la Marine Industries. Certains changements textuels et visuels ont été apportés au texte d’origine.


« Nous étions en mai 1953 et je fréquentais l’École technique de Shawinigan en électrotechnique. Ce serait bientôt la fin de l’année et nous nous préparions pour les derniers examens théoriques et pratiques. Je complétais, en juin 1953, la troisième année de ce programme d’une durée de quatre ans. »

« Une note, affichée au babillard de l’atelier par le responsable du programme, nous annonçait qu’il y aurait possibilité d’emploi dans une usine de Sorel et nous demandait de le rencontrer pour de l’information.

À la lecture d’une telle proposition, la rencontre avec le responsable eut lieu rapidement. « Voici le mandat me dit-il : Marine Industries de Sorel construit différentes sortes de navires et cette entreprise recherche des candidats pour effectuer des tâches d’apprentis-électriciens. Vous terminez votre troisième année et je considère que vous possédez toutes les qualifications pour ce travail. Il est vrai que le milieu est différent du travail complété à ce jour, mais l’arrimage se fera facilement. » Il s’agissait pour nous tous (nous étions six étudiants intéressés) d’une expérience fort enrichissante, car être spécialisé pour la navigation était un atout de plus.

Lors d’une deuxième rencontre, le mandat se précisa. Le travail se ferait sur les navires, comme je le mentionnais, ce qui serait différent que de travailler dans une maison ou une usine, même si fondamentalement il s’agissait du même travail, avec des normes différentes.

Ce commentaire du responsable nous rassura un peu, du moins pour le travail, mais il y aura aussi la nécessité de vivre ailleurs que dans le patelin que nous connaissions bien. Il faudra trouver un endroit où vivre, mais avant tout, se rendre à Sorel et localiser cette usine.

« Voici maintenant les préalables à compléter avant de vous présenter à Marine Industries, ajouta le responsable. Vous devrez avoir en main un carnet d’apprenti-électricien que je vous remettrai et vous aurez à le faire authentifier et signer par un greffier ou notaire ou avocat. Il ajouta : on m’a donné le nom d’un greffier à Sorel qui a accepté de signer votre carnet sans frais, il s’agit de Monsieur Jean-Guy Hêtu, juge de Paix. Le responsable de Marine Industries inscrira les heures travaillées dans votre carnet, ces heures seront valides pour l’obtention du carnet d’électricien plus tard. » 

Une autre difficulté venait de s’ajouter à notre mandat, nous ne connaissions personne à Sorel. « Je vous fais part de ce dont il s’agit, dit-il, à vous de décider.  Il s’agit d’une expérience unique et enrichissante  au plan technique.  Rendez-vous à Sorel et informez-vous. »

C’est ainsi que j’appris qu’il s’agissait d’un travail d’apprenti électricien sur des navires  en construction. Un contexte nouveau dont on n’avait jamais entendu parler au centre de formation se présentait, une vraie expérience de vie dans un autre milieu que je ne connaissais pas du tout. Le travail à effectuer était dans mon domaine. Ma seule interrogation était à propos de Sorel que je connaissais de nom seulement.

Marché conclu, nous irions tous à Sorel comme apprentis électriciens chez Marine Industrie. Nous avions hâte maintenant de terminer nos examens pour nous rendre à Sorel et joindre les équipes de travail en place. Bien sûr, nous ressentions un peu de cette nervosité qui apparaît dans de telles circonstances. 

Par chance, Monsieur Thomassin, un voisin, travaillait à cet endroit et il m’y conduirait et s’informerait aussi de la maison de pension Forcier, qui pourrait me prendre comme locataire. « Les pensionnaires y viennent de différents endroits », ajouta-t-il.

Nous avons complété le parcours Shawinigan/Sorel un dimanche après-midi, ce qui me donnait le temps nécessaire pour trouver cette pension Forcier et en plus, de localiser l’entreprise Marine Industries. La pension Forcier me paraissait bien sympathique, tout fut en règle rapidement et le personnel de cette maison préparerait aussi le lunch. Les chambres que nous occuperions étaient situées de l’autre côté de la rue du Roi, dans une grosse maison en brique rouge, voisine d’une aciérie.

La première journée

Lundi matin, dès 8 h 00, j’étais au bureau de Marine Industries, je m’identifiais et on me fit compléter les différents documents propres à l’embauche. Ainsi débutèrent mes vacances d’été 1953.  J’allais être à l’emploi de Marine Industries Limited du 4 juin au 1er septembre 1953 comme « Improver électricien », tel qu’indiqué sur le document d’embauche.

On nous présenta le contremaître dont malheureusement je ne me souviens plus du nom.  Ce dernier nous montra les lieux et nous expliqua les tâches à accomplir.  Nous aurions à travailler sur deux navires, le brise-glace Labrador et le Chignecto selon la progression du travail de chacun. On nous avisa que l’horaire était de jour pour débuter, mais changerait dans quelques semaines pour un horaire de nuit. Pour me rendre à la Marine, je passais sur le pont de chemin de fer, un raccourci que de nombreux ouvriers utilisaient.

À mon arrivée sur le chantier, les électriciens en place nous regardèrent et nous souhaitèrent la bienvenue à leur façon; nous étions nouveaux, nous ne connaissions pas la place. Pour débuter, on me dit que l’on avait besoin d’une pièce de toute urgence. On me demanda d’aller au magasin de l’atelier chercher un « sky hook », un élément très important. Malheureusement pour eux qui voulaient se payer ma tête, on m’avait déjà fait le coup dans une autre usine. Par la suite, j’ai regretté : j’aurais dû feindre l’ignorance et m’y rendre.

L’horaire de jour était intéressant, il facilitait mon intégration à cette nouvelle ville. La période de travail terminée, c’était le retour à la chambre  pour des échanges avec les collègues de  Shawinigan et des discussions sur le déroulement des activités et du travail d’apprenti.   Quelques-uns s’étaient fait prendre avec le « skyhook » et on en rit. Cette petite aventure nous avait bien servi pour notre intégration au groupe.

Sorel

Il y avait un soir de la semaine que j’aimais bien et dont je me souviens : les concerts de l’Harmonie de Sorel au Carré Royal du centre-ville. Quelle belle soirée de musique on nous offrait! Je retrouvais Shawinigan où nous avions aussi un concert les mardis et les jeudis soirs dans un parc, tout comme ici.

À 18 h 00, c’était l’heure du souper et, en effet, je me rendis vite compte qu’il y avait des gens de différentes parties du Québec et d’ailleurs qui résidaient à cet endroit. Sorel se révéla aussi comme étant un centre important du domaine industriel militaire.

Quelques semaines plus tard, ce fut l’horaire de nuit qui débuta, comme on nous l’avait précisé. On débutait à 19 h 00 pour terminer à 5 h 00.  Un de mes beaux souvenirs, à la fin de cet horaire de travail, était d’aller à la plage de la Pointe-aux-Pins pour se baigner. Par contre, cet horaire ne facilitait pas les choses pour échanger les chèques de paie. Les collègues de travail nous avaient suggéré de nous rendre dans un hôtel au coin de la rue de la Reine et Augusta et qu’on y encaisserait nos chèques sans problème, ce qui fut fait.

Mon premier choc à Marine Industries fut la découverte des toilettes. En entrant dans cette vaste salle, je vis une série de bols de toilette collées au mur sans aucune division !  Je pensai que, puisqu’il s’agit d’une usine de produits militaires à la suite de la guerre de Corée de 1950, tout devait être ouvert pour faciliter le travail de la section sécurité. En effet le travail était différent de tout ce que nous avions vécu comme apprentissage à l’école technique; le montage était totalement différent, mais ressemblait un peu à celui du montage de boîtes de contrôle. Les fils utilisés étaient recouverts d’une gaine métallique tressée pour les protéger de l’air ambiant salé de la mer. Ces fils devaient de plus être retenus par des sangles moulées pour retenir les fils en place, ce qui était nouveau pour nous.

Voici le processus qu’il fallait respecter : nous devions tracer sur papier un schéma de ce qui était nécessaire comme sangle avec mesures et informations précises quant à la place des fils. Ensuite, il fallait faire approuver notre schéma par le contremaître et porter cette demande à l’atelier de montage et soudage. Le travail était exécuté tout de suite et on attendait sur place cette sangle. Ces méthodes de travail étaient entièrement nouvelles pour nous.

En conclusion

C’est ainsi que l’été passa à travailler comme apprenti-électricien à Marine Industries Ltd de Sorel. Les deux objectifs fixés par notre enseignant de l’école technique, acquérir de nouvelles notions d’apprentissage et enrichir nos connaissances pour notre future carrière d’électricien étaient atteints.

La pension Forcier nous fournissait la nourriture nécessaire à nos horaires de travail, nourriture que nous allions prendre dans un établissement tout près de l’usine. Durant mes temps libres, je faisais du vélo dans la région immédiate de Sorel. Je voulais en  priorité aller à Sainte-Anne, voir les maisons des frères Simard dont on m’avait tellement parlé à l’usine.

Un autre sujet de conversation était la chasse aux canards dont on m’avait raconté les exploits. « Ça prend un fusil de calibre 12 à la chasse aux canards, m’avait-on dit, tu n’entends que ça au bord du fleuve en temps de chasse, des coups de fusil à répétition. »  Ce sont les sujets de conversation que l’on tenait aux périodes de pauses, incluant aussi la pêche. J’avais déjà un penchant pour la chasse, car on chassait aussi chez nous aux petits gibiers, tellement que je quittais Sorel en septembre avec un fusil de calibre 12. J’avais acheté ce fusil d’un collègue de travail dont le nom était Cournoyer.

Voilà ce que furent mes vacances de l’été 1953. »


Image mise de l’avant : SHPS, P012, S5, SS6, D2.

Catégorie(s) : Histoire locale

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