Les entreprises en 1942 : sélection dans le livret du 300e anniversaire de la ville de Sorel

Il y a 80 ans, Yvon Beaudry écrivait dans l’édition “Sorel, 1642-1942” qu’il « […] était impossible de laisser passer cette date mémorable de l’année du troisième centenaire de la fondation de la ville de Sorel sans marquer, pour la postérité, le souvenir des fêtes qui ont souligné ce glorieux événement[1]. » Au-delà de la présentation de l’histoire de la ville, de ses points d’intérêts et de ses paroisses, c’est surtout l’introduction, ou l’index, de plusieurs marchands et d’industriels qui nous intéressent aujourd’hui. En voici une sélection aléatoire avec les informations qui y sont communiquées.

Bois et entrepreneurs

Parmi les commerces présentés dans le livret sur les 300e anniversaire de la Ville, diverses catégories sont mises de l’avant, mais certaines y sont plus présentes que d’autres. Dans cette section, nous nous concentrons sur les entrepreneurs et les commerçants de bois de la région.

James Sheppard & Sons – 130 chemin Saint-Ours (Ch. des Patriotes)

Portrait d'Harold-H. Sheppard
Beaudry et Dumaine, Sorel

Le premier de cette liste, James Sheppard & Sons, est une entreprise dont le nom de famille n’est pas à sa première itération en 1942 ! Cette famille s’est d’abord installée à Sorel au courant des années 1830. Le patriarche, James Sheppard, met sur pied une briqueterie, ce pour quoi il est reconnu: établi sur le long de la rivière Richelieu, le commerce et son propriétaire ont doté la paroisse anglicane des briques nécessaires à la construction de la nouvelle église et son presbytère au tournant des années 1840.

C’est sur les mêmes rives que l’entreprise familiale se transforme peu à peu en cours à bois. Selon l’ouvrage du troisième centenaire : « En 1874, M. James Sheppard délaissa la fabrication de la brique et convertit son industrie en moulin à scie. Son fils, Albert, qui le secondait, lui succéda à sa mort, en 1900[2]. »

27 ans plus tard, il transmet à son tour les opérations du commerce à son fils, Harold-H. Sheppard, propriétaire et gérant lors de la publication du livret. Ce dernier, connu pour ses multiples participations, laissa le souvenir d’un homme impliqué pour sa région, tant à partir de l’entreprise dont il était responsable, que par son bénévolat[3].

Le succès de la famille Sheppard s’explique par divers éléments: d’abord par l’un de ses points forts, son moulin, qui mobilise un grand nombre d’ouvriers, et ensuite, par un rendement économique stable, causé par le choix des coupes et des essences disponibles aux clients de James Sheppard & Sons. Comme le souligne le livret, les affaires étaient composées de « pratiquement tout le bois nécessaire à la construction à Sorel », en plus de la « quantité imposante » de son exportation à l’étranger[4].

(Entreprise) Chantier de l aJames Sheppard & Sons
« James Sheppard & Sons »
Beaudry et Dumaine, Sorel

Oswald Brosseau – 209 rue Charlotte

Oswald Brosseau et son père dans les bureau du fils.
Hector Brosseau (encadré) et Oswald Brosseau à son bureau
Beaudry et Dumaine, Sorel

La manufacture d’Hector Brosseau, fondée en 1900, propose d’abord la construction de portes et de châssis. Cette offre s’est établie selon les observations faites par son propriétaire lors de ses années de travail dans ce domaine. Comme nous le renseigne le livret: « Charpentier-menuisier de métier, il ne pouvait, par ses connaissances et son expérience, que développer l’œuvre entreprise. Durant plus d’un quart de siècle, il dirigea lui-même sa manufacture[5] ». Il y est secondé par son fils, Oswald, qui en prend la relève en 1932.

Ce dernier, en faisant la tenue des livres, se forme peu à peu au commerce du bois et de la manufacture. Cette connaissance du milieu explique peut-être l’agrandissement rapide de ses services. C’est le cas, entre autres, par la vente du bois de construction, mais surtout, en acceptant des contrats en tant qu’entrepreneur général. Félix Racicot, architecte, le seconde dans ses fonctions. Avec 125 employés à sa charge, ils réalisent des édifices commerciaux et résidentiels.

Contrat de travail entre Oswald Brosseau et Hector Charbonneau, 9 avril 1942.
Contrat de travail entre Oswald Brosseau et Hector Charbonneau, le 9 avril 1942.
SHPS, P163, S1, SS5.

Arthur Charbonneau – 113 rue Adélaïde

Portrait d'Arthur Charbonneau
SHPS, I002, S15, D48.

Entrepreneur à son compte, Arthur Charbonneau s’est spécialisé dans les travaux de maçonnerie avec son père, Narcisse Charbonneau, lui-même maçon de profession.

Le fils fonde sa compagnie en 1916 et ne tarde pas à réaliser de nombreux travaux majeurs. Ce fut le cas, entre autres, pour l’Hôtel Balmoral (Hôtel Saurel), la station de police de Sorel, ou encore des dépendances de l’honorable P.-J.-A. Cardin.

D’ailleurs, le livret souligne les compétences et le travail d’exception de cet homme, dont la réalisation de nombreuses résidences privées « attestent [de] l’excellence de la maison Charbonneau[6]. » Cette reconnaissance est également liée à l’implication sociale de ce dernier, tant comme membre de la Commission scolaire (depuis 1936), mais aussi comme marguilliers de l’église Notre-Dame-du-Perpétuels-Secours.

En 1942, il dirige toujours les travaux de sa compagnie, accompagné de trois de ses fils.

Mariage du fils D'Arthur Charbonneau. Possiblement Lucien Charbonneau en 1923.
Arthur Charbonneau (à l’avant), au mariage de l’un de ses fils [Lucien ?] en [1923?]
Ibid.

Augustin Desjardins – 248 rue Sophie (Hôtel-Dieu)

Entreprise de Desjardins : tuyaux en béton armé
Beaudry et Dumaine, Sorel
Augustin Desjardin portrait
Beaudry et Dumaine, Sorel

Tout autant entrepreneur, c’est dans la production et l’installation de tuyaux en béton armé qu’Augustin Desjardin s’est démarqué comme commerçants, dès 1935.

Son expérience comme charpentier-menuisier, ici et aux États-Unis, lui apporte les connaissances nécessaires pour lancer sa compagnie à Sorel, à quelques « miles » de son lieu de naissance, Sainte-Victoire-de-Sorel.

Desjardins proposait alors un produit « plus solide que les tuyaux de grès que l’on emploie ordinairement[7] », ce qui explique la popularité de ses services: près de 45,000 pieds de ces tuyaux sont ensevelis sous les rues de Sorel pour remplacer le système d’aqueduc défaillant. En effet, « de graves dégâts étaient fréquemment causés par le mauvais état du système d’égout[8] ».

Outre ses capacités d’entrepreneur, le livret nous renseigne aussi sur les propriétés fermières de Desjardins, au nombre de cinq, qu’il exploite « comme [tout] le reste, avantageusement[9]. »

Séraphin Denis – 121 rue Phipps

Portrait de Séraphin Denis
Beaudry et Dumaine, Sorel

Fils d’Onésime Denis de Sorel, Séraphin Denis fait ses études au Collège Sacré-Cœur. De son expérience dans les usines locales et malgré la crise économique du début des années 1930, il se lance dans la vente de bois en 1933. « Quoique modeste à ses débuts », son succès est manifeste en 1942, entre autres avec l’ouverture d’autres services, tels que la vente de peinture et de charbon. Cela est sans compter la réputation que le livret lui accorde, soit que « l’établissement Denis est un des plus importants du genre, à Sorel[10]. »

Comme la plupart des autres entrepreneurs de son époque, M. Denis est impliqué dans diverses causes sociales qui lui tiennent à cœur. Il fut ex-directeur et fondateur de la Caisse populaire Desjardins de Sorel, membre de la Ligue des Anciens Retraitants et membre de l’Association des marchands détaillants de la province du Québec.

Entreprise de Séraphin Denis
Beaudry et Dumaine, Sorel

Épicerie et marchand en gros

La nourriture, la cuisine et la disponibilité de produits frais ont toujours été un souci des ménages québécois. Si aujourd’hui cela se présente sous la forme de magasins à grande échelle et de leurs franchisés, la mode était différente autrefois. Chacun y trouvait son compte, soit en se spécialisant, soit en offrant un service « en gros ». En voici quelques exemple.

Joseph-Arthur Boucher, fils – 164 rue Charlotte

Portrait de JA Boucher fils
Beaudry et Dumaine, Sorel

Né en 1897, Joseph-Arthur Boucher est issu du mariage d’Arthur Boucher et de Blanche Letendre de Sorel.

Ses premières expériences dans à la vente au détail débutent probablement avec son père qui, par tradition, fut navigateur, puis commis pour la maison Cyrille Labelle et Cie. D’ailleurs, après ses études au collège du Mont-Saint-Bernard, c’est là que Joseph-Arthur y trouvera son premier emploi, qu’il occupe pendant huit ans. Ensuite, entre 1923 et 1925, il voyage au compte de P.-C. Lemoine, un marchand en gros très populaire à Sorel.

Établissement (entreprise) et résidence de M. Boucher
Beaudry et Dumaine, Sorel

Le fruit de ses compétences se concrétise lors de l’établissement, le 2 février 1925, de la maison J.-A Boucher fils, marchand en gros de biscuit et de bonbons. Le commerce est agrandi près de 20 ans plus tard, avec la création de la Richelieu Potatoes Chips Rg’rd.

L.-J. Trempe & Frère – 113 rue George

Portrait de L.J. Trempe
Beaudry et Dumaine, Sorel

Louis-Joseph Trempe est né à Drummondville le 5 décembre 1887. Après ses études commerciales au collège Sacré-Cœur, il trouve un emploi comme voyageur chez son oncle, la maison A.C Trempe de Sorel. Ce dernier, marchand en gros et épicier, lui apporte les connexions et la clientèle nécessaire pour se lancer en affaires en 1927.

Dans les faits, c’est le décès du propriétaire, puis la faillite de la maison A.C Trempe, ainsi que la demande des clients, qui amènent Louis Joseph à se mobiliser, avec son frère Antonio, à ouvrir un commerce. Pour ce faire, il fallu qu’ils empruntent 5 000$ à leur oncle, Alphonse Trempe, un médecin de Montréal[11].

Son premier établissement était situé à l’arrière des bâtiments de la rue du Roi, avant de se développer, des années plus tard, sur la rue Charlotte. En plus d’être le propriétaire de son entreprise, il en est aussi le gérant et un voyageur[12]. C’est peut-être ce qui explique l’excellente clientèle qu’il s’est construite, à Sorel comme ailleurs.

Bien que la guerre fait rage en Europe au moment du 300e anniversaire de la Ville et que cela imposait de nombreuses restrictions à ce commerçant, le livret nous indique que la prospérité y règne toujours. En effet, la popularité de l’entreprise ne s’est d’ailleurs jamais réellement tarie, puisqu’elle ne disparaît sous l’enseigne de Dubé Loiselle, un compétiteur, qu’en 2011[13] !

Pour plus de détail sur la famille Trempe, ou L.-J. Trempe lui-même, voir “Piette dit Trempe : d’un soldat du régiment Carignan-Salières à une famille de commerçants” vendu à notre boutique en ligne.

John Larochelle – 138 rue Sophie (Hôtel-Dieu)

Portrait de John Larochelle et de son fils, Jean Larochelle
Beaudry et Dumaine, Sorel

D’abord un mécanicien, John Larochelle prend la relève de l’entreprise familiale à la suite du décès de son père. L’établissement Larochelle, bien en vue, proposait d’abord la vente de véhicule et de ces agréments. Comme nous renseigne le livret : « l’absence totale de tout transport motorisé rendait indispensables chevaux et voiture[14]. »

Le malheur le frappe cependant, puisque son commerce et sa résidence sont détruits par les flammes en 1933. Outre ses voitures, c’est plus d’une douzaine de chevaux qui périssent lors de l’incendie. Plutôt que de rebâtir le même commerce, Larochelle se lance dans un autre domaine dès l’année suivante:  il achète, d’Arthur Hurteau, un étal de boucher bien connu nommé « Marché St-Laurent », et ce, sans avoir aucune connaissance dans la vente alimentaire. Il rajouta les services d’épicerie et de la vente de bière par la suite.

Au début des années 1940, il est secondé par son fils, Jean, qui s’occupe de l’administration générale de l’établissement.

Maison et entreprise Marché St-Laurent
Beaudry et Dumaine, Sorel

Noé DeGrandpré – 177 rue Sophie (Hôtel-Dieu)

Entreprise Noé DeGrandPré
Beaudry et Dumaine, Sorel

« L’un des plus vieux et des meilleurs commerces établis à Sorel, est sans aucun doute, l’établissement Noé DeGranpré.[15] »

En effet, l’épicerie, le restaurateur et le magasin général tout-en-un DeGrandpré, est bien connu des gens de Sorel, mais aussi des campagnes, qu’il approvisionne en « produits les plus divers ». Selon le livret du troisième centenaire, ce commerce est le plus important pour la région du sud-est de la ville et fournit principalement des services d’épicerie, mais aussi de la vente d’engrais chimique.

Au moment de la publication du livret, c’est Gérard DeGrandpré qui en est le propriétaire et le gérant. Fils aîné de Noé, c’est lui qui reprend la succession de l’entreprise en 1934. C’est d’ailleurs sous sa gouverne que le magasin grossit et ajoute le commerce de la bière et de son transport.

Conclusion

En conclusion, les entreprises présentées ici font partie de l’image du commerce sorelois en 1942 : fières, en affaires et impliquées dans leur communauté.

Cette liste n’est qu’un faible dénombrement des propriétaires de la région et encore plus de ceux qui sont répertoriés dans le livret. Si certains ont connu une fin plus abrupte, d’autres ont eu la chance d’avoir une fin tranquille. Il n’en reste pas moins que ces entrepreneurs ont marqué à leur façon la première moitié du XXe siècle.


[1] Yvon Beaudry et Télesphore Dumaine, Sorel, 1642-1942, 1942, Sorel-Tracy, p. 1.

[2] Beaudry et Dumaine, Sorel… p. 42.

[3] Ce n’est pas pour un rien que l’école primaire Harold Sheppard a été nommée en son honneur. Outre le fait qu’il a été président de la commission scolaire anglaise et de la Chambre de commerce, il a aussi été le trésorier de la paroisse anglicane de Christ Church, un membre du Club des Ingénieurs de Montréal et de la Canadian Lumbermen Association, en plus d’être un ex-président de la Quebec Retail Lumber Association.

[4] Beaudry et Dumaine, Sorel

[5] Ibid., p. 44.

[6] Ibid., p. 81.

[7] Ibid., p. 69.

[8] Ibid.

[9] Ibid.

[10] Ibid., p. 94.

[11] Madeleine Blanche Lussier, Piette dit Trempe : d’un soldat du régiment Carignan-Salières à une famille de commerçants, Sorel-Tracy, Société historique Pierre-de-Saurel, 2020, p. 345.

[12] Beaudry et Dumaine, Sorel… p. 87.

[13] Jean Doyon, « L.J. Trempe vendu à Dubé Loiselle», Sorel-Tracy Magazine, URL : https://www.soreltracy.com/2011/jan/13j1.html (Consultée le 22 août 2022)

[14] Beaudry et Dumaine, Sorel… p.95.

[15] Beaudry et Dumaine, Sorel…, p. 77.

Catégorie(s) : Histoire locale

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