À travers le temps : les voyages de plaisance

En ces temps de confinement, peu d’archives nous font autant rêver que les souvenirs de voyage de nos donateurs ! Loin d’être toujours à propos de destinations chaudes, ces photographies, ces lettres et ces cartes postales nous rappellent une époque plus ou moins ancienne, où les voyages de plaisance étaient parfois justifiés par des obligations ou par des intérêts particuliers. Ensemble, ces archives nous permettent de créer une ligne du temps qui illustre l’accessibilité graduelle des voyages au grand public.

Les voyages de plaisance ne sont pas des activités récentes. Si certains attribuent la faculté de « voyager pour le plaisir » aux Romains qui, par des périodes de paix prolongées et par la sécurité de leurs frontières, pouvaient se déplacer avec plus de facilité, d’autres soulignent plutôt les cités hellénistiques qui auraient eu la possibilité de voyager plus librement sur leur territoire. Si l’origine du voyage de plaisance n’est pas certaine, on peut cependant souligner les caractéristiques communes présentées ci-dessus. Par exemple, le voyage était pratiqué par une certaine élite, dont l’empire ou le territoire avait des frontières et un moyen de transport « relativement » sécuritaire.

Fonds P019 – Fonds de la famille Johnston

En outre, cette sélectivité s’explique par les coûts et les dangers reliés à ce genre d’entreprise. Les moyens de transport, maritime ou terrestre (ou les deux), engendraient des coûts contraignants, qui étaient le plus souvent hors de la portée des gens moins fortunés. À cela devaient s’ajouter les coûts des provisions, mais surtout celui des serviteurs et des mercenaires, qui étaient nécessaires pour porter les marchandises et se protéger. Il fallait également penser à la durée du déplacement, qui pouvait s’étendre sur quelques semaines, voir plusieurs mois. Ainsi, s’il était possible que des gens particulièrement fortunés décident de voyager, il était plus courant pour eux de circuler sur de courtes distances, souvent justifiées par un mariage ou par une obligation familiale. Ici nous n’incluons pas les marchands qui, par nécessité d’acquérir le matériel de leur subsistance, pouvaient parcourir des centaines de kilomètres. Ces derniers, au même titre que les mercenaires ou les artistes par exemple, se déplacent non pas par plaisir, mais bien à cause de leur métier. En résumé, à une époque reculée, le voyage de plaisance dépend beaucoup des conditions de vie des personnes qui l’effectuent, mais aussi des moyens de transport disponibles pour ces derniers.

Or, ces restrictions seront peu à peu assouplies, d’abord par une sécurité plus accrue sur les routes, puis par le développement des moyens de transport. Sans être une activité disponible pour tous, le voyage de plaisance devient plus accessible à partir du XVIe siècle et propose des avantages indéniables pour certains, comme c’est le cas pour les jeunes hommes de l’élite européenne.

Les récits de voyage

Ces derniers profitent du « Grand Tour », un long voyage à travers le continent européen, pour satisfaire leur curiosité. La popularité de cette activité n’a rien de surprenant si l’on considère que cet exercice, qui s’inspirait des fondements des humanités grecques et latines, était réalisé pendant, ou peu après, la fin de leur éducation. Le Grand Tour avait pour objectif de parfaire leur connaissance en visitant des pays comme l’Italie, la France, l’Allemagne, les Pays-Bas ou la Suisse. Au milieu du XVIIIe siècle, ces voyages s’étendaient même jusqu’en Asie.

D’ailleurs, ces jeunes nobles ne sont pas les seuls à entreprendre cette aventure. À la même période s’ajoutent d’autres touristes qui, sans être aussi fortunés, traversent les déserts et les mers en quête d’aventure ou d’argent. Comme pour les jeunes hommes de riches familles, le Proche-Orient est une destination de choix pour ces voyageurs : ces terres inconnues fascinent le public européen, qui peut difficilement se permettre de faire de telles expéditions. 

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Pour ces touristes d’un autre genre, il était courant de tenir un journal lors de leurs déplacements, que l’on transformait en livre une fois retourné au pays. Parfois écrits de sa propre main, plus souvent dictés à un scribe, ces ouvrages étaient le sujet de maintes discussions portant sur la faune, la flore et les mœurs des habitants des contrées visitées. Comme le souligne Dirk Van der Cruysse dans son ouvrage Le Noble désir de courir le monde : Voyages en Asie au XVIIe siècle, la comparaison entre les habitudes étrangères et celle des pays européens était une pratique commune. Cela permettait de créer des images entre le connu et l’inconnu chez le lecteur. Par exemple, lorsqu’on « compare Goa à telle ville de province française; les mangues ou les ananas ont des saveurs proches des fruits et des légumes familiers à nos voyageurs.[1] »

Il n’est pas difficile d’imaginer la popularité de tels ouvrages. Outre les renseignements offerts aux lecteurs, ces publications permettaient de voyager sans les dangers qui y étaient associés : les naufrages et les bandits n’étant plus un problème, il ne restait plus que le coût d’une telle activité, considérablement réduit lorsqu’il était publié en format poche !

Même si cela n’équivalait pas à de vraies expériences, le médium de l’écrit avait l’avantage d’offrir une vision intemporelle à ces lecteurs, qui pouvaient partager ensemble leurs impressions et approfondir leurs réflexions. Pour Van der Cuysse, les relations de voyages « font lentement progresser les idées de relativité culturelle et de tolérance.[2] »

Courants idéologiques au XIXe siècle

Au Canada, le tourisme est un secteur d’activité mouvementé dès la deuxième moitié du XIXe siècle. Outre les récits de voyage, qui y sont tous aussi populaires, la multiplication de nouvelles destinations, adressées à une classe moyenne plus riche et aux étrangers en quête de rusticité, augmentent l’intérêt autour du voyage de plaisance.

En effet, les entreprises flairent la bonne affaire et investissent largement dans les infrastructures et les services pour attirer d’abord des étrangers, puis des locaux ensuite, aux destinations désirées. Cette convergence économique est menée par deux courants idéologiques, le romantisme et l’anti-modernisme.

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En accord avec cet esthétisme, le premier courant amène la fabrication d’une image plus rustique du Canada. L’idée étant d’exploiter les valeurs mises de l’avant par cette idéologie, comme c’est le cas pour les sentiments qui dominent la raison, la valorisation du mystère et du fantastique, ou encore la recherche de l’évasion ou le ravissement dans le « rêve ».

Quant à elle, la deuxième idéologie vient d’un groupe hétéroclite composé de ministres, de gens de lettre et d’universitaires, qui sont insatisfaits de la foi « aveugle » de l’époque victorienne envers la rationalité et l’inévitabilité du progrès. Ils dénonçaient la société du XIXe siècle qu’ils trouvaient « étouffante ». Ce groupe d’intellectuels était à la recherche de nouvelles expériences plus intenses sur le plan physique et spirituel. Selon eux, le meilleur moyen pour accéder à ces expériences est de visiter la nature sauvage et des civilisations moins « avancées », dont l’état était considéré comme « traditionnel » ou « authentique ». Les deux courants marient l’idée d’une rusticité qui est « vraie » et qui s’accorde bien avec les grandes étendues forestières canadiennes. Au Québec, cela se traduit par l’apparition de points de villégiatures. Ces coins reculés, que l’on rejoignait principalement par bateau, étaient disponibles à quelques heures de Montréal. On y offrait de voir par soi-même la vie d’« habitants », tout droit sortie de la Nouvelle-France. Les modes de communication (ferroviaires et maritimes) étaient donc d’une grande importance, puisqu’ils permettaient de rejoindre des territoires moins difficilement accessibles autrement.

D’ailleurs, la création en 1919 de la Compagnie des chemins de fer nationaux (CN) sonne le début d’un développement massif du réseau ferroviaire canadien. L’entreprise, devenue l’un des plus grands réseaux ferroviaires au monde avec plus de 35 000 kilomètres de voies, possède également des services de messagerie, une compagnie de télégraphe, une chaîne d’hôtels et une ligne transatlantique. En 1923, elle lance une grande campagne publicitaire pour attirer des voyageurs sur ces lignes. La même année, elle fonde le premier réseau radiophonique au Canada qui est diffusé aux voyageurs.

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Son compétiteur, le Canadien Pacifique (CP), premier chemin de fer transcontinental au Canada, offrait également des lignes de transport entre Montréal et Vancouver. Ces services, qui touchaient aussi le transport maritime, proposaient des traversiers dans certaines baies, comme en Colombie-Britannique. On connaît aussi le CP pour certains de ses grands paquebots, dont l’un de ses navires les plus connus, l’Empress of Ireland, faisait la navette entre Québec et Liverpool. La diversité de leurs services permettait à ses passagers d’accéder à un ensemble de destinations désirées. Comme l’a souligné l’historien Barry Lane :  « Le Canadien Pacifique offre, aux Britanniques qui veulent voyager à travers l’Empire, la possibilité d’explorer l’inconnu dans des bateaux et des trains dont le confort est tout à fait british[3] ».

XXe siècle

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Si l’arrivée du confort et l’expansion des routes ont permis de rejoindre un plus grand nombre d’étrangers qui souhaiteraient visiter cette « nature sauvage », c’est sans conteste la Deuxième Guerre mondiale et surtout, le boom économique qui l’a suivie, qui a influencé profondément les habitudes des voyageurs.

Comme on le sait, l’après-guerre a été une période de richesse pour le monde occidental. Pour plusieurs, cela représente les meilleures années de leur enfance, des étés bien occupés et des rendez-vous entre amis. Le voyage, au Québec ou ailleurs, devient une activité récurrente où la famille tout entière est impliquée. Par avion, par automobile ou par bateau, tout est possible pour aller rejoindre les belles plages de Floride, les chutes du Niagara ou les campings du Québec et de la Nouvelle-Angleterre !

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[1] Dirk Van Der Cruysse, Le noble désir de courir le monde. Voyager en Asie au XVIIe siècle, Paris, Fayard, 2002, p. 166.

[2] Ibid., p. 4.

[3] Serge Pallascio, « L’historien et le voyage », Québec, Cap-aux-Diamants, no. 127, 2016, p. 41.

Catégorie(s) : Histoire du Québec

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