Une donation exceptionnelle

Par Luka Bordeleau-Lambert, archiviste

La Société historique Pierre-de-Saurel a eu la chance de recevoir un don d’archives unique en son genre. L’objet en question est une carte d’identité ayant appartenu au célèbre industriel sorelois Édouard Simard. L’artéfact, conservé par la fille de ce dernier, feue Michelle Simard, nous a été donné au mois de juillet 2021. Le document d’archives sera présenté en détail dans les lignes qui suivent, mais avant toute chose, résumons brièvement l’histoire de cet emblématique personnage.

L’odyssée d’Édouard Simard

Joseph-Édouard Simard est né le 16 juin 1896 au sein d’une famille modeste de la région du Charlevoix. Il y étudie au Collège des Frères Maristes de Baie-Saint-Paul et travaille un certain temps comme garçon-domestique sur des navires. En 1914[1], Édouard déménage à Sorel, où vivent déjà son frère Joseph et sa sœur Marie[2]. Il y termine son éducation au collège du Mont St-Bernard et travaille en tant que commis chez J-B Gagné et fils. Il devient apprenti-électricien vers 1916, après quoi, il lance sa propre entreprise[3].

Les frères Simard s’imposent progressivement sur la scène locale et seront, dans les années 1930, à la tête d’un empire industriel reconnu à l’échelle nationale. L’achat d’entreprises liées à la navigation et à la métallurgie leur permettent de créer un consortium d’entreprises interreliées et complémentaires qui aboutit à la création de la Consolidated Marine Industries Limited en 1929. La compagnie est rebaptisée Marine Industries Limited (MIL) après l’achat des chantiers du Gouvernement en 1937. Cette dernière acquisition mène à la fondation de Sorel Industries Limited (SIL).

Édouard s’impose rapidement comme étant le vendeur de la fratrie, alors que ses frères sont plutôt reconnus pour leur talent de comptable ou leur leadership. Ses antécédents de colporteur ont sans doute aidé à développer ses capacités de persuasion[4]. C’est d’ailleurs lui qui entreprend les démarches afin de convaincre Eugène Schneider, industriel français œuvrant dans l’armement, de déménager son usine au Québec. Il voyage à Londres à quelques reprises afin de présenter ce même projet aux responsables du War Office britannique. Ces derniers hésitent à concéder un contrat aussi important à des entrepreneurs canadiens-français n’ayant aucune expertise dans la fabrication d’armes, mais Édouard réussit à sécuriser l’entente. À Sorel, on érige rapidement les infrastructures permettant de produire les fameux canons de 25 livres, le succès des Simard à l’étranger. La chaîne de production démarre en mars 1940[5] et les six premiers canons sont livrés lors d’une cérémonie organisée le 1er juillet de l’année suivante. L’armée britannique est impressionnée par la qualité du produit qu’elle augmente la taille de la commande[6]. Les armées canadienne et américaine vont, elles aussi, commander des armes et des munitions auprès de l’industrie soreloise. Les promesses faites par Édouard au War Office sont remplies !

Sorel Industries Limited s’adapte difficilement à l’économie de paix. Si l’entreprise connaît un regain d’activité éphémère lors de la Guerre de Corée, cela n’empêche pas ses dirigeants de vendre malgré tout la section de la sidérurgie à l’entreprise Crucible Steel of Canada en 1959. En 1962, Beloit Corporation et la famille Simard fondent finalement la Beloit Sorel Limited à partir de ce qu’il reste de S.I.L.[7]. Le promoteur de l’entreprise ne verra pas la disparition de sa création : Édouard Simard s’éteint le 22 septembre 1960 à l’âge de 64 ans. Ses accomplissements sont nombreux : il a occupé les postes de vice-président et président de S.I.L. et M.I.L., de vice-président de Branch Lines, président de l’exécutif de Reynolds Aluminum Compagny of Canada, de Sicair Incorporé et il a été administrateur de près de 15 autres entreprises[8].

Présentation du document d’archives

L’artéfact récemment acquis par la Société historique prend la forme d’une carte d’identité d’employé de la Sorel Industries Limited. Considérant l’impact de la Sorel Industries sur la région, on peut considérer l’objet comme une partie intéressante du patrimoine industriel. Or, l’identité du détenteur du document lui donne une valeur beaucoup plus importante qu’ordinaire, puisqu’il ne s’agit de nul autre que d’Édouard Simard[9].

Le document d’archives est légèrement plus grand qu’une pièce d’identité moderne : elle mesure dix centimètres de largeur par six centimètres de hauteur et est faite de carton. Plusieurs informations intéressantes figurent sur le document. Nous y trouvons, entre autres, une photographie en noir et blanc du détenteur, la date de la création du document (soit le 30 octobre 1941), ainsi que la signature du détenteur et celle de Lucien R. Goulet, qui valide l’identité du détenteur. Goulet a occupé pendant plusieurs années le poste de directeur du personnel[10]. Il a donc l’autorité de publier un tel document et la capacité de certifier l’identité de la personne. Le sceau de l’entreprise atteste l’authenticité de la carte et les informations qu’elle contient. Le verso du document donne quant à lui diverses informations sur l’entrepreneur. Celle-ci indique la taille, le poids, la couleur des yeux et des cheveux, l’âge de Simard et le teint de sa peau. Nous avons même l’empreinte digitale de son index droit. Toutes les informations mises à disposition permettent d’identifier hors de tout doute le détenteur de la carte et empêchent l’usurpation de son identité.

Les données affichées sur le document sont inscrites en anglais, ce qui n’est pas surprenant lorsque l’on connaît la préférence des Simard envers le marché nord-américain et anglo-saxon. Pour eux, la maîtrise de cette langue seconde était une excellente manière d’ajouter une corde à l’arc de leurs employés : la majorité des manuels et livres techniques disponibles sur le marché étaient alors écrits dans cette langue[11].

L’acquisition de l’artéfact est un ajout exceptionnel puisqu’il soulève plusieurs questions sur la structure interne de S.I.L. : Édouard Simard était-il le cinquième employé à posséder une telle carte, tel que l’indique le numéro du document? Si c’est le cas, qui sont les quatre autres employés qui le précèdent? Qu’est-ce qui a motivé l’entreprise à créer des cartes d’employé après deux années d’existence? Est-ce que sont tous les employés qui avaient ce type de documents? Les cartes d’identité des autres entreprises étaient-elles aussi détaillées que celles de S.I.L.? En considérant l’ouverture des frères Simard envers le monde anglo-saxon, serait-il possible qu’ils aient imité des industries américaines ou britanniques utilisant ce type de document?  Ces questions sont pour le moment sans réponse, mais peut-être qu’un prochain don ou un témoignage saura satisfaire notre curiosité !

Pour de plus amples informations sur l’histoire des frères Simard, sur Marine Industries et Sorel Industries, nous vous invitons à consulter https://www.appeldularge.com/


[1] Mathieu Pontbriand, Sorel et Tracy, un fleuve, une rivière, une histoire, Sorel-Tracy, Société historique Pierre-de-Saurel, 2014, p. 416.  L’historien mentionne toutefois qu’Édouard Simard ne s’établit définitivement à Sorel que vers 1920.

[2] Ibid. Leurs frères Arsène et Ludger viendront les rejoindre en 1929 et 1931 respectivement, complétant alors le fameux clan des Simard.

[3] Chloé Ouellet-Riendeau, « Les Princes de Sorel » : analyse du rôle de la famille Simard dans le développement de la ville de Sorel (1909-1965), Mémoire, Université de Sherbrooke, 2017, p. 47.

[4] Ibid., p. 50. Édouard aurait fait du porte-à-porte en 1920 afin de vendre des petits électroménagers.

[5] Pontbriand, op. cit., p. 421.

[6] Ouellet-Riendeau, op. cit., p. 69. L’historienne mentionne que la commande passe de 100 exemplaires à des milliers.

[7] Ibid., p. 106.

[8] Ibid., p. 135, 136.

[9] Selon le Sorel Industries News de novembre 1941, Édouard Simard occupe le poste de vice-président de l’entreprise au moment où le document a été créé. Il occupera éventuellement le poste de président de l’entreprise.

[10] Société historique Pierre-de-Saurel, « Publications », Fonds Ronald Dudemaine, P269 S6 SS1 D1. On peut voir des mentions de ce titre dans plusieurs éditions du 25 Pounders, dont celui de décembre 1943.

[11] Ibid.,. Édouard Simard insiste à plusieurs reprises sur ce point, dont lors un discours adressé aux membres de la Chambre de Commerce des Jeunes de Montréal. L’allocution est reproduite dans l’édition de février 1944 du 25 Pounders.

Catégorie(s) : Histoire locale

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