Plan de Sorel

Date historique : le 29 octobre

La date du 29 octobre est marquante dans l’histoire de la région soreloise. Il y a exactement 350 ans, l’intendant de la Nouvelle-France, Jean Talon, octroyait à Pierre de Saurel une seigneurie au nom du roi Louis XIV. Comme il est inscrit dans l’acte de concession : « le roi lui accorde enfin un domaine de deux lieues et demie de terre de front situé de chaque côté de la rivière Richelieu sur deux lieues de profondeur dans les terres. L’île Saint-Ignace, l’île Ronde, l’île de Grâce et plusieurs autres de moindre importance sont comprises dans ses limites. »[1]

Arrivée de Pierre de Saurel en Nouvelle-France

C’est dans un contexte militaire que Pierre de Saurel s’établit dans la région soreloise en 1665 en tant que capitaine de la compagnie du régiment Carignan-Salières. Ce régiment est composé de 1300 soldats qui furent envoyés par le roi Louis XIV en Nouvelle-France dans le cadre d’une opération militaire d’envergure ayant pour objectif la pacification de ce territoire.[2]

En effet, de nombreux conflits entre les colonies et leurs alliés autochtones nuisaient au développement de la colonie française depuis le premier établissement permanent en 1608 à Québec. À l’été et l’automne 1665, le régime se munit de structure militaire par la construction de trois forts aux abords de la Rivière Richelieu Saint-Louis (Chambly), Sainte-Thérèse (Carignan) et Richelieu (Sorel) pour assurer la défense du territoire. Après une tentative infructueuse à l’hiver 1666, par des soldats français et quelques miliciens canadiens, d’envahir les territoires des Kanyen’kehà:ka (Mohawks) pour obtenir un traité de paix de leurs parts.

Les soldats du régiment Carignan-Salières partent en expéditions punitives à l’automne 1666  vers les villages des nations de la confédération iroquoise et brûlent les maisons longues et les récoltes. Ces opérations militaires se soldent par la signature d’un traité de paix entre les Français et les cinq nations iroquoises (Confédération des Cinq-Nations : les tribus des Agniers (Mohawks), celle des Onneyouts (Oneida), des Onontagués (Onondaga), des Goyogouins (Cayugas) et enfin celle des Tsonnontouans (Senecas) au printemps 1667. L’objectif de pacifier le territoire ayant été rempli par le régiment, celui-ci est démobilisé la même année.[3] Si la majorité des 1 300 soldats de Carignan-Salières retournent en Europe, environ 400 d’entre eux choisirent plutôt de s’établir en Nouvelle-France.

L‘objectif de pacification du territoire de la Nouvelle-France ayant été rempli, le régiment fut rappelé en France en 1668. Cependant, anticipant que cette paix aura plus d’espoir de perdurée en favorisant l’établissement permanent d’hommes entraînés au combat étant en mesure de contribuer à sa défense; les autorités françaises offrirent des conditions avantageuses aux officiers s’établissant au Canada : une seigneurie, des vivres pour un an et une somme d’argent qui varie en fonction de leur grade. Quant aux soldats qui s’y établiront,  le roi leur accordera une terre, des provisions pour un an et 100 livres tournois (l’équivalent d’un salaire annuel).[4]

Ils sembleraient que quatre compagnies ont été désignées pour rester et s’établir en Nouvelle-France : celle de Pierre de St-Ours, celle d’Antoine Pécaudy de Contrecoeur, celle de Pierre La Motte de St-Paul et celle de Pierre de Saurel.[5] D’autres soldats décidèrent à titre individuel de quitter leur compagnie et choisirent la vie civile en Nouvelle-France.  

Les débuts d’un établissement civil

Pierre de Saurel s’établit donc dans la région «soreloise» en 1665. Il demanda au roi une vaste concession de terre située au confluent du fleuve St-Laurent et de la rivière Richelieu et s’engagea à l’exploiter. Alexandre de Prouville, marquis de Tracy, lieutenant général de l’Amérique, dira du capitaine de compagnie Pierre de Saurel : «Le sieur de Saurel a mis beaucoup de son bien et celui de ses amis à défricher les terres auprès du fort. Il doit être considéré pour rester dans le fort Richelieu qu’il a mis en l’état où il est et qui a fait défricher plusieurs terres près de son fort sur une concession qu’il demande pour se faire canadien perpétuel… ».[6]

Sa participation aux efforts de développement du territoire pour l’installation permanente de colons fut reconnue dans l’acte de concession seigneuriale du 29 octobre 1672, où il est mentionné que Pierre de Saurel est bel et bien le maître de ce territoire depuis 1666 .[7]

Nouvellement seigneur, Pierre de Saurel fit construire un manoir de cinquante pieds de longueur par trente-quatre pieds de largeur.[8] L’espace occupé par son manoir et ses dépendances serait situé entre l’actuel boulevard Fiset, la rue de la Comtesse et la rivière Richelieu. Du côté ouest de la rivière, le domaine s’étend du fleuve jusqu’aux environs de la rue Montcalm.[9] Auprès de sa demeure, il fit construire un moulin banal à vent, en pierres des champs, une écurie assez grande pour loger six chevaux, deux étables de quarante pieds chacune et une bergerie de trente pieds. Ces bâtiments sont construits dans l’enceinte même du fort.[10]

Portrait de la seigneurie en 1682, lors du décès de Pierre de Saurel

L’impact réel de Pierre de Saurel comme seigneur est difficile à évaluer, puisqu’il décède à l’âge de 54 ans, seulement dix ans après avoir été nommé à ce poste. Le recensement de 1681 déclare que la seigneurie compte une population de 118 âmes, formant 20 ménages de 61 hommes et 57 femmes. Ainsi, le seigneur de Saurel possède, peu de temps avant sa mort, un manoir, un moulin banal, un domaine bien mis en valeur et plus de vingt-cinq censives.[11] Seuls 20 % des terres sont défrichées.[12] Selon l’historien Walter S. White, Pierre de Saurel aurait accordé officiellement 14 concessions avant son décès survenu en 1682.[13] C’est ce qui amène certains auteurs à conclure que la seigneurie est l’une des plus prospères de la Nouvelle-France, sinon la plus prospère de la Vallée-du-Richelieu.[14]

Cinq autres seigneuries ont été concédées le 29 octobre 1672 aux anciens capitaines de compagnies. D’Antoine Pécaudy de Contrecoeur[15], de Pierre de St-Ours[16], de Jacques de Chambly[17], de Pierre Gaultierde Varennes[18] et de François Jarret de Verchères[19] seront créé les seigneuries, puis les villes beaucoup plus tard, portant ce même nom.

À titre de comparatif, le rapport des Missions du Canada et le recensement officiel nous fournissent des informations sur St-Ours et Contrecoeur. Le premier donne au Grand Saint-Ours une population de 89 âmes et 13 familles en 1683, tandis que le recensement de 1681 mentionne au moins vingt chefs de famille. Toujours dans le rapport de 1683, la seigneurie de Contrecoeur compte, quant à elle, 12 familles et 73 âmes. [20]

Conclusion

La Nouvelle-France expérience sa première croissance de population après l’établissement de ces colons. Selon les rapports envoyés aux autorités françaises, la population de la Nouvelle-France double entre 1665 et 1675, en passant de 3215 à 7832 individus. Leurs descendants se trouvent toujours, 350 ans plus tard, sur les mêmes territoires des anciennes seigneuries de Contrecoeur, de Sorel et de St-Ours !

Certains d’entre eux furent l’objet de publications retraçant leurs parcours par la Société historique Pierre de Saurel, disponible ici. Il est aussi possible d’en constater cet enracinement par l’installation de panneau par la municipalité de Ste-Anne-de-Sorel, celui de Paul Hue et de Letendre situé au parc Henri Letendre.


[1] Bibliothèque et Archives nationales du Québec, « Acte de concession par Jean Talon, intendant de la Nouvelle-France, au sieur de Saurel (Sorel), capitaine au régiment de Carignan, de la quantité de deux lieues et demie de terre de front à prendre sur le fleuve Saint-Laurent, à savoir une lieue et demie au-delà de la rivière de Richelieu sur deux lieues de profondeur, et une lieue au-deçà sur une lieue de profondeur, si tant il y a, laquelle concession comprenant en outre les îles Saint-Ignace, l’île Ronde et l’île de Grâce, à titre de fief, seigneurie et justice », [En ligne], URL: https://advitam.banq.qc.ca/notice/85744 (Consultée le 28 octobre 2022)

[2] [s.a], « Régiment de Carignan-Salières », Wikipédia, [En ligne], URL: https://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9giment_de_Carignan-Sali%C3%A8res (Consultée le 28 octobre 2022)

[3] Ibid.

[4] Samuel Venière, « Régiment de Carignan-Salières », Encyclopédie Canadienne, [En ligne], URL: https://www.thecanadianencyclopedia.ca/fr/article/carignan-salieres-regiment-de (Consultée le 28 octobre 2022)

[5] Marcel Fournier et Michel Langlois, Le régiment de Carignan-Salières : les premières troupes françaises de la Nouvelle-France, 1665-1668, Montréal, Éditions Histoire Québec, 2014, p. 35.

[6] Azarie Couillard Després, Histoire de Sorel de ses origines à nos jours, Montréal, Impr. des Sourds-muets, 1926. p.41.

[7] Mathieu Pontbriand, Sorel et Tracy : un fleuve, une rivière, une histoire : de la période pré-européenne à 1965, Sorel-Tracy, Société historique Pierre-de-Saurel Inc., 2014, p. 48.

[8] Ibid.

[9] Madeleine Blanche Lussier, Jean Piette, dit Trempe la Crouste, soldat, Sorel-Tracy, Société historique Pierre-de-Saurel inc., 2022, p.17.

[10] Pontbriand, Sorel et Tracy : un fleuve… p. 49.

[11] Couillard Després, Histoire de Sorel … p.64.

[12] Lussier, Jean Piette, dit Trempe … p.17.

[13]Pontbriand, Sorel et Tracy : un fleuve … p. 49

[14] Mario Filion et al., Histoire du Richelieu-Yamaska-Rive Sud, Sainte-Foy, Institut québécois de recherche sur la culture, cop. 2001, p. 128.

[15] Bibliothèque et Archives nationales du Québec, « Acte de concession par Jean Talon, intendant de la Nouvelle-France, au sieur de Contrecoeur, capitaine au régiment de Carignan, de la quantité de deux lieues de terre de front sur autant de profondeur à prendre sur le fleuve Saint-Laurent depuis les terres du sieur de Saint-Ours jusqu’à celles du sieur de Vitrez (Vitré), à titre de fief, seigneurie et justice (03Q,E1,S3,P15) », [En ligne], URL: https://numerique.banq.qc.ca/patrimoine/archives/52327/3313015 (Consultée le 28 octobre 2022)

[16] [s.a], « Fonds de la Seigneurie de Saint-Ours : C-15644 », Canadiana Heritage, [En ligne], URL: https://heritage.canadiana.ca/view/oocihm.lac_reel_c15644/12 (Consultée le 28 octobre 2022)

[17] Bibliothèque et Archives nationales du Québec, « Acte de concession par Jean Talon … ».

[18] Bibliothèque et Archives nationale du Québec, « Acte de concession par Jean Talon, intendant de la Nouvelle-France, au sieur de Varennes, lieutenant d’une compagnie au régiment de Carignan, gouverneur des Trois-Rivières, de vingt-huit arpents de terre de front sur une lieue de profondeur à prendre sur le fleuve Saint-Laurent, laquelle étendue étant bornée d’un côté par la concession du sieur de Saint-Michel et de l’autre par celle du sieur Boucher, comprenant en outre la quantité de terre qui se trouvera depuis le sieur Boucher jusqu’à la rivière Notre-Dame, sur pareille profondeur, avec deux îles appelées Percée, et trois îlets au-dessous desdites îles, en titre de fief, seigneurie et justice », [En ligne], URL: https://numerique.banq.qc.ca/patrimoine/archives/52327/3314700 (Consultée le 28 octobre 2022)

[19] Bibliothèque et Archives nationale du Québec, « Titre de concession de la seigneurie de Verchères », P240, D305, P1. [29 octobre 1672].

[20] Azarie Couillard Després, Histoire de la seigneurie de St. Ours, Ottawa, Institut canadien de microreproductions historiques, 1995, p. 76.

Catégorie(s) : Histoire du Québec, Histoire locale

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