Un journal illustré à Sorel

À une époque où l’édition journalistique prit son envol, une série de nouvelles technologies vinrent moderniser l’industrie et donna naissance à un nouveau type de presse : les journaux illustrés.  Leur popularité auprès du lectorat urbain prit une ampleur telle que des journaux traditionnels firent paraître leur propre édition spéciale, comme ce fut le cas à Sorel quand  la ville fut élevée au rang des cités de la province de Québec.

Ce sont les inventions de la lithographie (1796)[1], la gravure sur bois (1830), le gillotage (1851)[2], la photographie grenée de Leggo (1865)[3] puis la similigravure (1880)[4] qui sont à l’origine de cette modernisation au sein de la presse du 19e siècle. Plus près de chez nous, au Québec, l’éditeur George-Édouard Desbarats fonda deux journaux, le Canadian Illustrated News (1869-1883) et L’Opinion publique (1870-1883), qui eurent un impact majeur sur la façon de faire de la presse écrite au Québec[5].

Ce dernier s’entoura d’un précieux collaborateur, le graveur William Leggo, dont l’inventivité mena à la conception de la photographie grenée. Ce principe « [permettait] de transférer une photographie sur un support métallique, produisant un cliché pouvant être reporté sur une presse typographique.[6] » Ce procédé de reproduction unique au monde fut utilisé pour la première fois dans le Canadian Illustrated News en 1871.

« C’est l’époque où quelques journaux reproduisent des dessins au trait par le procédé de la similigravure. L’Opinion publique, à l’instar du Canadian Illustrated News, marque l’apogée de la similigravure. La reproduction des photographies n’apparaît dans les journaux québécois que dans les années 1890[7] », écrivent les auteurs Jean Hamelin et André Beulieu dans Apperçu du journalisme québécois d’expression française.

Première page de L’Opinion publique, vol. I, 1870.

Un des objectifs qui était alors visé par Desbarats avec la publication de ces journaux destinés à égayer le lectorat consistait à « proposer aux deux peuples fondateurs du Canada une presse commune qui favorisait l’éclosion d’une unité nationale […] La très grande popularité des journaux illustrés donnera naissance à un modèle de presse concurrente, le grand quotidien d’information.[8] » La compagnie de gravure et d’imprimerie George Bishop de Montréal faisait paraître à une époque des brochures d’une vingtaine de pages dans lesquelles étaient mises en valeur les villes qui faisaient l’objet d’une publication. La compagnie publia le St-Hyacinthe Illustré-Illustrated en 1886[9] et le Sorel Illustré-Illustrated, en décembre 1887, sur lequel trônait en page couverture le bureau des postes et des douanes fraîchement construit[10].

Première page du Sorel Illustré-Illustrated, en décembre 1887, sur laquelle était représenté le bureau des postes et des douanes. Fonds Jean Desrochers, P100, S7.
Société historique Pierre-de-Saurel©

Deux ans plus tard, l’organe conservateur le Sorelois emboîta le pas. Il fit appel aux services de la Compagnie Dominion Illustrated Publishing de George E. Desbarats pour les gravures et publia sa propre édition illustrée à l’occasion des fêtes du 1er juillet 1889 lors de l’érection de la ville de Sorel en cité[11]. Cette publication fut tirée à 10 000 exemplaires. « Ce fut un évènement important qui donna lieu à des fêtes splendides. Des personnages distingués comme l’honorable Honoré Mercier, premier ministre de la Province [sic], y assistèrent[12] », précise A. Couillard-Després dans Histoire de Sorel, publié en 1926.

« Les belles fêtes qui ont eu lieu à Sorel le 1er juillet courant nous ont inspiré l’idée de publier un numéro illustré de notre journal, pour aider à en perpétuer le souvenir.

Depuis sa fondation, en 1879, le Sorelois s’est efforcé de s’identifier le plus possible avec les intérêts de cette ville, et en retour il a reçu de la population soreloise en général un encouragement si généreux, que nous avons cru de notre devoir de faire notre part de sacrifices, à l’occasion de ces fêtes mémorables, en offrant un numéro de gala, dont les articles inédits et dus à la plume de plusieurs écrivains de talent ne pourront manquer d’intéresser, en même temps que ces gravures rappelleront aux uns et feront connaître aux autres les principaux points de Sorel et un bon nombre de citoyens marquants de cette localité[13] », pouvait-on lire dans le Sorelois Illustré, publié en juillet 1889.             

Dans sa version illustrée du 1er juillet 1889, le Sorelois avait mis en valeur des gravures présentant des édifices de la ville. On remarque, entre autres, l’Hôtel des postes, le Palais de Justice et la Prison, l’établissement du Sorelois et du Sorel News ainsi que l’Hôtel de Ville, marché et salle d’opéra, en page 18.
Cette page présentait des personnages connus de Sorel. On remarque, entre autres, le Sénateur Jean-Baptiste Guévremont, maire de Sorel de 1891 à 1892, l’avocat et gérant du Sorelois, Arthur-Pierre Vanasse et le fondateur du Sorelois, Joseph-Arthur Chênevert.

Précisons qu’étaient élevées à titre de cité au Canada les villes les plus importantes. Il s’agissait d’un statut administratif ou honorifique attribué lorsque le taux de population excédait celui que l’on attribuait généralement à une ville selon les règles locales[14]. C’est sous l’administration du maire Alphonse-Antoine Taillon (1887-1891) que cette cérémonie a eu lieu.

« Et maintenant que Sorel entre dans une ère nouvelle, inspirons-nous tous de l’esprit du temps qui pousse les nations et les particuliers vers le progrès. L’avenir de notre cité est entre nos mains; il dépend de nous de lui donner le rang auquel lui permettent d’aspirer sa position géographique et ses autres avantages naturels; et, avec de l’union, dans une entente cordiale, nous pourrons obtenir, dans un avenir prochain, la réalisation de nos ambitieuses et légitimes espérances[15]  », énonça A. A. Taillon, maire, à la suite d’un banquet qui fut tenu à l’Hôtel de Ville. 


[1] JOBERT, Barthélémy, Invention de la lithographie, dans Encyclopédie Universalis < www.universalis.fr > (page consulté le 13 février 2020).

[2] HAMELIN, Jean, André Beaulieu, Apperçu du journalisme québécois d’expression française, Recherches sociographiques, 1966, dans Érudit < www.erudit.org > (page consultée le 19 septembre 2019).

[3] COURVETTE, Sébastien, Presse écrite au Québec, 1ère partie (XVIIIe-XIXe siècles), dans Encyclopédie du patrimoine culturel de l’Amérique française < www.ameriquefrancaise.org > (page consultée le 5 septembre 2019).

[4] GERVAIS, Thierry, La similigravure : le récit d’une invention, dans Archive ouverte en Sciences de l’Homme et de la Société < www.halshs.archives-ouvertes.fr (page consultée le 13 février 2020).

[5] COURVETTE, Sébastien, op. cit.

[6] Ibid.

[7] HAMELIN, Jean, André Beaulieu, op. cit.

[8] COURVETTE, Sébastien, op. cit.

[9] AUBIN, Anne-Marie, Jean-Noël Dion, Hommage à Henriette Dessaulles; pionnière de l’écriture et du journalisme féminin, Regroupement Littéraire Richelieu-Yamaska, Saint-Hyacinthe, 1985, p.16-18.

[10] Fonds Jean Desrochers, P100, S7, Sorel Illustré-Illustrated, décembre 1887.

[11] COUILLARD-DESPRÉS, Azarie, Histoire de Sorel; de ses origines à nos jours, Montréal, 1926, p.291.

[12] Ibid, p.292.

[13] Le Sorelois Illustré, 1 juillet 1889, Sorel, [s. p.]

[14] < www.wikipédia .org > (page consulté le 14 février 2020).

[15] COUILLARD-DESPRÉS, Azarie, op.cit, p.294.

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